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«Gérer les classes
différemment» Mis en ligne le 02/11/2005 On le surnomme pape
voire gourou de la pédagogie.
ENTRETIEN Contre les devoirs à la maison, pour le passage par cycles, la pédagogie différenciée, le travail en groupe et par projets... Les positions tranchées de Philippe Meirieu en matière d'éducation ont toujours alimenté la polémique. Pédagogue français, il est l'auteur de plusieurs bouquins spécialisés sur l'école. Le dernier (1) vient de sortir. L'occasion d'amener cet ancien instituteur, aujourd'hui directeur - par vocation - d'un institut universitaire de formation des maîtres, à se prononcer sur les thèmes qui font débat chez nous. Vous avez réalisé une grande enquête dans les lycées français. Principale conclusion: il faut redéfinir le service enseignant en prenant en compte d'autres tâches que les cours eux-mêmes. N'est-ce pas charger la barque déjà bien pleine des profs? Les élèves interrogés dans le cadre de notre enquête demandaient très clairement à être mieux épaulés dans leur travail sans faire systématiquement appel aux cours particuliers qui renvoient à une grande forme d'inégalité sociale. Une autre enquête menée en quatrième secondaire m'avait appris qu'un tiers des élèves faisaient relire leurs devoirs de français par leurs parents. Et les deux autres tiers? J'ai donc proposé, non pas d'augmenter le travail de l'enseignant, mais bien de l'organiser autrement. Aujourd'hui, il est astreint chez nous à 18 heures de cours devant les élèves. L'idée était de ramener ce temps à 15 h et de libérer 3 h pour l'aide individualisée. Une façon de reconnaître ce qui se fait aujourd'hui de façon clandestine, bénévole, et dans les interstices. Certaines mesures ont été prises dans ce sens. Mais toutes ont été supprimées quand Luc Ferry est devenu ministre de l'Éducation nationale. Peut-on pratiquer une pédagogie différenciée sans moyens? La pédagogie différenciée est avant tout une question de formation des maîtres, d'information aux parents et de conception de l'école. Pendant longtemps, les classes primaires rassemblaient des élèves de différents niveaux. Les résultats étaient-ils moins bons pour autant? Il faut réapprendre à gérer les classes différemment. Pour beaucoup de profs, enseigner relève davantage des métiers d'avocat ou de comédien que de médecin: la performance du maître compte plus que l'apprentissage de l'élève. À moyens constants, il y a donc tout un apprentissage à faire pour renverser les choses! Ensuite, organiser les classes en équipes, en répartissant différemment les élèves, en encourageant la collaboration entre enseignants, peut encore se réaliser à moindres frais. Enfin, c'est vrai, il faut donner des moyens plus importants aux écoles qui encadrent des élèves en difficulté. Ce qui se fait déjà... Oui, mais de façon hypocrite. Chez nous en tout cas. L'Etat donne environ 10 pc de subsides en plus aux écoles «sensibles». Seulement, quand on regarde la masse salariale globale de ces mêmes écoles, on voit qu'elle est de 35 pc inférieure aux établissements dits «faciles»! On parle de discrimination positive, mais ce sont de jeunes enseignants inexpérimentés qui exercent aux postes les plus difficiles! «LA DISCRIMINATION POSITIVE ACTUELLE EST HYPOCRITE!» Je prône dès lors l'allégement des charges d'enseignement dans les collèges les plus difficiles, de façon à pouvoir organiser une formation continuée adaptée pour les enseignants. Bien sûr, cela coûterait un peu plus cher. Mais ne serait-ce pas une façon plus transparente et plus juste de distribuer les deniers publics? Dans un pays comme le nôtre, le système éducatif a presque atteint la limite de ce qu'on peut dépenser en matière d'enseignement. Mais l'utilisation de ces moyens ne se fait pas sur des critères d'équité! A propos d'équité: comment réaliser l'hétérogénéité des écoles? La carte scolaire française montre ses limites. Alors quelle est la bonne solution? L'entre nous, le «qui se ressemble s'assemble» est le contraire même de la société! Un système efficace de discrimination positive peut corriger cela. Si, grâce à des moyens supplémentaires, les établissements difficiles proposent de meilleurs maîtres et des équipements plus modernes, cela freinera la ghettoïsation. C'est une question de volonté politique. J'estime d'ailleurs que la mixité doit aller plus loin. Il faut favoriser par exemple l'hétérogénéité des âges et des cultures. À l'Etat de subventionner le sociétal et pas le communautaire! Un système de régulation des inscriptions par une autorité académique «zonale», du type de celui organisé en Espagne et préconisé par nos chercheurs universitaires, vous semble-t-il satisfaisant? Je suis consultant du gouvernement espagnol. Je pense que oui, l'idée de créer des bassins au sein desquels il y a complémentarité entre des établissements qui travaillent ensemble est une bonne alternative au libéralisme. Vous défendez la suppression des devoirs à domicile et prônez la scolarité par cycle et le non-redoublement. Que répondez-vous à ceux qui taxent ces méthodes de laxistes? Que derrière toutes ces critiques il y a une sorte d'exaltation du retour aux fondamentaux: lire, écrire, compter. Ce retour m'inquiète à plusieurs titres. D'abord, il coupe les savoirs de la culture. Attention à ne pas réduire les savoirs scolaires à des savoir-faire pragmatiques et empiriques! Il faut les enseigner de manière telle que les enfants les perçoivent comme outil d'émancipation et accès à une forme de liberté. Le débat est précisément ouvert, en Communauté française, sur la place à donner à certaines options dans le cadre du retour aux matières de base. Un choix semble nécessaire: comment tout faire à la fois? Je suis pour la non-spécialisation et le tronc commun jusqu'à seize ans, consacré aux fondamentaux de la démocratie qu'il faut redéfinir: formation transversale à la citoyenneté, recentrage sur la culture artistique, et enseignement obligatoire du droit au moins à partir du début du secondaire. Quand on voit l'ignorance dans laquelle sont beaucoup de gens des principes du droit, il ne faut pas s'étonner du retour à la loi de la jungle! (1) «L'Enfant, l'éducateur et la télécommande», Philippe Meirieu interrogé par Jacques Liesenborghs, éditions Labor, 201 pp, 2005. © La Libre Belgique 2005 |